Nsaku Ne Vunda

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Ne Vunda

Ne Vun­da

Il y a 400 ans, mour­rait à Rome le pre­mier ambas­sadeur noir au Vat­i­can : il venait du Roy­aume du Kon­go.

Si vous passez à Rome, inscrivez absol­u­ment dans votre pro­gram­me une vis­ite-recueille­ment dans la Basilique Sain­te-Marie Majeure (San­ta Maria Mag­giore). Et deman­dez à vis­iter la tombe et la stat­ue de Nigri­ta. C’est un com­pa­tri­ote !

L’histoire est peu con­nue et pour­tant elle mérite de fig­ur­er dans les manuels du con­ti­nent et, a for­tiori, de notre pays.

Il s’appelait Anto­nio Manuel Nsaku ne Vun­da, et venait du Roy­aume du Kon­go représen­ter le Mani Kon­go auprès du pape.

Un Kon­go au Vat­i­can ? Oui. L’envoi d’un ambas­sadeur à Rome entrait dans le con­tex­te des efforts des rois du Kon­go de se passer du patron­age por­tu­gais en matière d’évangélisation. Ils voulaient entr­er en con­tact direct avec ce que nous appel­le­ri­ons aujourd’hui le Saint-Siège. En effet, c’est par la recon­nais­sance du « droit de patron­age » que dif­férents papes du XVe siè­cle

avaient accordé au Por­tu­gal et à l’Espagne le priv­ilège exclusif de répan­dre la foi chré­ti­en­ne dans les ter­res de «leurs décou­vertes et con­quêtes » (1)

Olivier de Bou­veignes sou­tient que le défaut de patron­age pri­va le roy­aume de Kon­go des mis­sion­naires dont il avait besoin. La reli­gion, on le sait, entra dans une large part dans ce qui était présen­té com­me un dynamis­me mod­èle au Roy­aume de Kon­go. N’oublions pas que lorsque les Por­tu­gais atteignent l'embouchure du fleu­ve Con­go ( Diego Cão en 1482) (2) , le Roy­aume du Kon­go est déjà puis­sam­ment établi. Il s’agit, dis­ent les his­to­riens, d’un Etat cen­tral­isé dirigé par un sou­verain rési­dant dans sa cap­i­tale (Mban­za- Kon­go ou San Sal­vador). Et même si ses fron­tières sont jugées « fluc­tu­an­tes », le noy­au du Roy­aume (Nzi­ta-Nza) est rel­a­tive­ment sta­ble, com­posé de six provinces ( Soyo, Mpan­gu, Mpem­ba, MBata, Mbam­ba et Nsundi), noms subis­sant des vari­a­tions suiv­ant qu’ils sont écrits par des por­tu­gais, des anglais ou bien qu’ils sont tran­scrits à par­tir de la manière de pronon­cer de nos ancêtres.

Les mis­sion­naires catholiques débar­quent dans la région en 1490 . Et l’année suiv­an­te, Nzin­ga Nkuwu le roi du Kon­go, est bap­tisé sous les noms de Ndo Nzuawu. Or, le « tuteur por­tu­gais » s’orientera bien vite vers des intérêts plus prosaïques com­me le com­merce des esclaves, de l’or et de l’ivoire. Les mis­sion­naires en général versent dans le com­merce et la poli­tique (3).

Une ambas­sade pour Rome est tout de même envis­agée par les Por­tu­gais après l’érection du diocèse du Con­go le 20 mai 1596. Mais la mise en œuvre de la déci­sion est sujet­te à des ater­moiements de ceux qui ne voulaient pas d’une sou­veraineté du roy­aume. De sorte que l’idée ne revient sur le tapis qu’après la mort du pre­mier évêque (por­tu­gais) de San-Sal­vador (10 mai 1602).

Suiv­ant les recom­man­da­tions du nou­veau roi du Por­tu­gal Alvare II, out­re la presta­tion d’obédience au pape, l’ambassadeur de Kon­go au Vat­i­can devait négocier la désig­na­tion d’un nou­vel Evêque à Mban­za-Kon­go et « d’autres ques­tions impor­tan­tes » (4). Ren­dant compte de cette mis­sion dans un arti­cle du quo­ti­di­en ital­ien La Repub­bli­ca célébrant le 400è anniver­saire de l’ambassadeur kon­go au Vat­i­can, l’historien Pietro Verone­se pré­cise que fig­u­rait égale­ment dans les mis­sions du diplo­mate du Kon­go, la deman­de d’un appui du pape pour met­tre fin à la traite des Noirs (5).

A vrai dire, l’envoi d’Antonio Manuel Nsaku ne Vun­da n’est que la deux­ième ten­ta­tive du Roy­aume de Kon­go de se faire représen­ter au Vat­i­can. Mais la pre­mière avait été le fait essen­tielle­ment d’étrangers. Dès 1585 en effet, le roi (por­tu­gais) Alvare Ier (1568-1587) avait envoyé à Rome com­me son ambas­sadeur le Juif por­tu­gais Duar­te Lopes pour exposer au pape les besoins spir­ituels de Kon­go. C’est lors de ce séjour à Rome que l’ambassadeur por­tu­gais dictera à Fil­ip­po Pigafet­ta, voyageur ital­ien, les réc­its qui com­poseront plus tard son fameux livre Le roy­aume de Con­go et les con­trées envi­ron­nan­tes (1591).

Mais le suc­cesseur du roi du Por­tu­gal Alvare II (1587-1614), pas tout sat­is­fait de la pre­mière mis­sion, décide d’« african­is­er » en 1604 un pro­jet qui répondait d’ailleurs aux vœux pres­sants du pape (Clé­ment VIII - 1592-1605). Celui récla­mait l’envoi à Rome d’un pre­mier ambas­sadeur africain au Vat­i­can dans l’absolu, fils de la ter­re kon­go. Ce sera donc « Dom » Anto­nio Manuel Nsaku ne Vun­da.

L’ambassadeur atteint Lis­bon­ne en 1605 après un voy­age très dif­fi­cile au cours duquel, nous ren­seigne Bon­tink, il « tomba jusqu’à trois fois dans les mains de cor­saires hol­landais qui le dépouil­lèrent des cadeaux des­tinés au pape ». De Lis­bon­ne, il gag­ne Madrid. Là, com­me d’ailleurs précédem­ment à Lis­bon­ne, on fait tout pour le décourager de se ren­dre à Rome. « Il sem­ble que la cour de Madrid voy­ait de mau­vais œil les pro­jets d’Alvare II qu’elle regar­dait plus ou moins com­me vas­sal. L’intention du roi con­go­lais de se met­tre sous la pro­tec­tion papale ne dut guère lui plaire », ajoute Bon­tinck. Mais l’enthousiasme de notre diplo­mate est boosté par une let­tre du pape Paul V (1605-1621), suc­cesseur de Clé­ment VIII qui, le 10 décem­bre 1606, dit se réjouir de son arrivée à Lis­bon­ne et exprime le vœu de le recevoir vite en per­son­ne à Rome ( Cf. Bon­tinck, p. 121).

Pour­tant Nsaku ne Vun­da devra pren­dre son mal en patience car c’est près d’un an seule­ment après cette invi­ta­tion, en octo­bre 1607, qu’il peut quit­ter Madrid, ensem­ble avec le « non­ce Mellini qui, créé car­di­nal le 10 sep­tem­bre 1606, s’en allait recevoir le cha­peau car­di­nal­ice des mains du Pape » (Bon­tinck, p. 121).

L’ambassadeur étant tombé malade en route (est-il empoi­son­né ?), le pape envoie immé­di­ate­ment des médecins à Civ­i­tavec­chia, port situé à une soix­an­taine de kilo­mètres de Rome. Les pro­pres frères du pape, François et Jean-Bap­tis­te, ain­si que son neveu le Car­di­nal Sci­p­i­on Borgh­e­se, allèrent au-devant de l’ambassadeur pour lui souhaiter la bien­v­enue à Rome. Des ordres furent don­nés pour l’accueillir avec tous les hon­neurs. « Le pape, ajoute Bon­tinck, voulut le loger au Vat­i­can, dans les apparte­ments antérieure­ment habités par le Car­di­nal Bel­larmin ». Les pré­parat­ifs pour l’audience de la présen­ta­tion des let­tres de créance du nou­vel ambas­sadeur s’engagèrent tout de suite.

La Sain­te Con­gré­ga­tion des Rites déci­da que l’audience solen­nelle, au cours de laque­lle se ferait la presta­tion du ser­ment d’obédience et la présen­ta­tion des let­tres de créances, aurait lieu dans la “ Sala Regia ”, com­me c’était l’usage – et com­me c’est tou­jours l’usage aujourd’hui encore au Vat­i­can - pour les audi­ences accordées aux rois ou à leurs représen­tants. Vaine­ment l’Espagne pro­test­era les fastes qui se pré­paraient, alléguant que le Kon­go n’était pas un roy­aume indépen­dant mais trib­u­taire de la Couron­ne d’Espagne.

L’entrée solen­nelle – ordi­naire­ment un cortège splen­dide – devait se faire le jour de l’Epiphanie (06 jan­vier 1608). Et pour mar­quer tout l’éclat qu’il entendait don­ner à l’événement, le pape déci­da la frappe d’une médaille spé­ciale pour hon­or­er l’ambassadeur après la céré­monie.

C’est dans cette atmo­sphère que Dom Anto­nio Manuel Nsaku ne Vun­da, ambas­sadeur plénipo­ten­ti­aire du Roy­aume du Kon­go au Vat­i­can, arrive à Rome le 3 jan­vier 1608, mais il est tou­jours malade. Le pape Paul V mul­ti­plie les atten­tions à son endroit et lui rend vis­ite en per­son­ne. Mais le 6 jan­vier 1608, jour de la fête catholique de l’épiphanie, l’ambassadeur Anto­nio Manuel Nsaku ne Vun­da meurt dans la sérénité, cau­sant un grand émoi au Vat­i­can. Signe de l’affliction du pape, Paul V deman­de qu’on enter­re ce digne fils d’Afrique dans la basilique Sain­te-Marie-Majeure dont la cour d’Espagne était la pro­tec­trice.

Aujourd’hui encore on peut vis­iter dans cette basilique, située non loin de la Gare cen­trale Ter­mini de Rome, le buste de l’ambassadeur kon­go réal­isé par l’artiste Fran­cis­co Capo­rale. Et un mau­solée dess­iné par le Bern­in rap­pelle la mis­sion et la mort de l’ambassadeur dans le bap­tis­taire de la basilique Sain­te-Marie-Majeure. Et, « à quelques pas, dans la chapelle Borgh­e­se de la même Basilique Sain­te-Marie-Majeure, nous trou­vons encore, ren­seigne Bon­tinck, un tex­te qui se rap­porte à l’ambassade d’Antoine Emmanuel, alias Dom Anto­nio Manuel Nsaku ne Vun­da. Sur le tombeau grandiose de Paul V un bas-relief représen­te la récep­tion d’une ambas­sade per­sane par le Pape en 1609, mais dans l’inscription, on fait aus­si allu­sion à une ambas­sade con­go­laise … et japon­aise » (p. 126, note 14).

Enfin un autre sou­venir mar­que l’arrivée de l’ambassadeur du Con­go au Vat­i­can : « Lorsqu’il fit pein­dre, dans la Bib­lio­thèque Vat­i­cane, les faits les plus remar­quables de son règne, Paul V ordon­na qu’en face des fresques qui repro­duisent la canon­i­sa­tion de sain­te Françoise Romaine et saint Charles Bor­romée, une autre fresque représen­tât sa vis­ite à l’ambassadeur noir mori­bond. On peut encore l’admirer dans le large cor­ri­dor du Musée du Vat­i­can qui mène à la chapelle Six­tine » (Bon­tinck, p. 126).

Selon Richard Gray, l’ambassadeur était « un hom­me dans la trentaine, qui était décrit à Rome par ceux l’ont vu com­me quelqu’un “aux nobles manières, pieux et dévot, aus­si doté d’énergie et de pru­dence dans la diplo­matie” » (p. 147) (6).

Même si dans la dias­po­ra en Europe le 400ème anniver­saire de la mort de Anto­nio Manuel Nsaku ne Vun­da est passé inaperçu, des com­mé­mora­tions ont eu lieu à Braz­zav­ille, à Kin­shasa et en Ango­la.

Par ailleurs, dans le cadre de la « Décen­nie Mama Kim­pa Mvi­ta » et pour hon­or­er le 400 ans de la Mis­sion de Ne Vun­da au Vat­i­can, la Coor­di­na­tion Générale de l’Association Tri­con­ti­nen­tale Malaki ma Kon­go entend organ­is­er un pèleri­nage au Coeur de l'Afrique pour la Réc­on­cil­i­a­tion des Africains de l'Est et de l'Ouest de l'Atlantique. Ce pèleri­nage qui débutera à La Porte de Non Retour de l'Ile de Gorée, se pour­suiv­ra à Accra (Ghana), à Coto­nou (Bén­in) et dans les deux Con­go avant de se sta­bilis­er à Mban­za Kon­go. Il con­naî­tra la par­tic­i­pa­tion des Kon­go venus du Venezue­la et le Con­seil Munic­i­pal des Musundi de CUBA ain­si que des Asso­ci­a­tions Malaki ma Kon­go de Guyane, de Guade­loupe, de Haïti et de Saint Domingue. Le pèleri­nage se clô­tur­era avec la tenue pour la pre­mière fois à Mban­za-Kon­go (cap­i­tale du Roy­aume Kon­go) d'une Edi­tion du Fes­ti­val Malaki ma Kon­go, la XVII ème.

Plus d'informations

Par Lusala Nkuka, (Jésuite, Doc­tor­and en Mis­si­olo­gie - Uni­ver­sité Gré­gori­en­ne de Rome) et Ben­da Bika

  1. (Cf. J. E. Mar­tins Ter­ra, « Le patron­age por­tu­gais » in Com­mu­nio, n° 4, 1992).
  2. Les manuels d’histoire par­lent fausse­ment de « décou­verte du Roy­aume Kon­go », com­me si ses habi­tants n’existaient pas avant l’arrivée de Occi­den­taux !
  3. Lire à ce pro­pos l’œuvre inachevée de l’excellent Raphaël Bat­sîka­ma ba Ndu­ala.
  4. (Cf F. Bon­tinck, « Le mon­u­ment funèbre d’“Antonius Nigri­ta” à Rome, in Revue du Clergé Africain, 1951).
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À propos de Masengo ma Mbongolo

Masengo est un des rares spé­cial­istes de Rela­tions Inter­na­tionales Cul­turelles Nord Sud pour le Développe­ment. Comé­dien, met­teur en scène, dra­maturge, chercheur, écrivain, réal­isa­teur de films doc­u­men­taires, fon­da­teur et Directeur artis­tique du Fes­ti­val Tri­con­ti­nen­tal MALAKI MA KONGO. Chattez avec Masengo sur Google+ | Facebook de Malaki ma Kongo
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